_____On a beaucoup parlé de ce film comme d'un retour à une certaine liberté de ton, on a cité Coluche, Jean Yanne ou Desproges pour leur faire endosser la paternité spirituelle de Dujardin (alors que Funès eût été plus indiqué, surtout dans ce numéro 2), et on a – dans certains milieux – poussé un grand soupir de soulagement : on peut donc encore aujourd'hui rire des juifs (et donc rire de tout, puisque c'est le tabou absolu), et sortir dans quasiment toutes les salles de France. En plus, ça n'y va pas avec le dos de la main-morte : selon notre héros, l'idée d'envoyer des juifs rechercher un ancien nazi est absurde, parce que ce dernier n'aura aucun problème pour les reconnaître. Et de citer en substance "le nez et les doigts crochus, le lobe des oreilles pendant, et la bite à col roulé" dont parlait Desproges comme signes évident de judaïté. Le tout devant deux agents du Mossad effarés ; et sans que ça ne dérange grand-monde dans la salle, pleine et hilare, alors qu'un Dieudonné faisant plus ou moins les mêmes blagues dans ses sketchs fait hurler de haine la France entière.
_____Si ces blagues sont perçues comme des blagues et non comme un discours ignoble qui nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, c'est que les interviews de Dujardin ont porté presque exclusivement sur ce point. L'acteur a en effet passé son temps à insister sur le fait que Bonnisseur de la Bath est un abruti rétrograde, complètement déconnecté du monde dans lequel il vit et de l'époque qu'il traverse (forcément, avec un nom comme ça, le pauvre). Une insistance un tout petit peu lourde, puisqu'elle est carrément évidente dans le film (ce qui fait perdre beaucoup de charme au personnage, d'ailleurs, qui était dans le premier film un séduisant imbécile sympathique à qui tout finissait par réussir en chanson – le français typique, en somme -, et qui n'est plus qu'un gros con dans le deuxième) : silences pesant à chacune de ses blagues, vague d'insultes à son égard, regards lourds de reproches. Mais en tout cas, la ligne directrice est claire : OSS est un abruti qui ne dit que des conneries.
_____C'est là que ça me pose un petit problème. Parce que justement non, OSS ne dit pas que des conneries. Ce type, qui est un crétin fini (rappelons-le encore une fois, il faut "excuser" ses propos antisémites), considère que "Un homme va avec une femme, tout le reste n'est que perversion, maladie mentale" ; il engueule vertement un gamin qui dit de son père qu'il n'est qu'un vieux con ; il rappelle à des hippies que la vie ce n'est pas que de la guitare sur une plage ; il a du mal avec la parité homme/femme ("D'égal à égale ? On verra quand il faudra porter quelque chose de lourd") ; il aime son pays et son président ("C'est le président René Coty ; ce sera ton porte-bonheur") ; il aime les femmes...
_____Toutes opinions qui sont à mon sens, sinon finement exprimées, assez justes. Je considère que l'homosexualité n'est pas naturelle, qu'un fils doit le respect à son père (même si, dans le cas qui nous occupe, on puisse comprendre qu'un fils hippy ait du mal à respecter un père nazi), je sais que la vie n'est pas que de la guitare sur une plage (même si j'aimerais bien), la parité est à mon avis une connerie sans nom, j'aime la France (et j'ai du mal avec son président, mais il est quand même mon président, je me dois de respecter la fonction à travers l'homme), et j'aime les femmes (les vraies, fragiles, touchantes, amoureuses, fidèles, fières...) Tout cela fait-il de moi un con fini ? En sortant de ce film, j'en ai eu l'impression. Et le public pourrait bien, inconsciemment ou non, finir par assimiler quiconque pense tout ça à cet abruti de Bonnisseur de la Bath, qui n'est qu'un sale raciste, misogyne, antisémite. En plus d'être vraiment très con.
_____Finalement, ce film pourrait bien être, plutôt que le retour annoncé à une certaine liberté de ton, un maillon de plus de la chaîne idéologique dans laquelle on enferme progressivement nos intelligences.
_____"C'est habile", comme dit l'autre...
Photo : Hubert Bonisseur de la Bath et son fameux smoking en alpaga.


