_____C'est en apprenant ça que l'étonnante mécanique intellectuelle qu'on croyait endormie dont je parlais plus haut s'est mise en branle, m'inspirant la pensée profonde suivante : "Comment se peut-il qu'aucun monument n'ait été dressé à la gloire de l'homme qui a imaginé ce truc destiné à faire diminuer l'insupportable douleur que crée chez tout être normalement constitué la piqure d'un vaccin ?!" Parce que c'est vrai que c'est franchement intolérable, une piqure de vaccin : moi-même, je suis incapable de me souvenir d'aucun des multiples vaccins qu'on m'a imposés dans ma tendre enfance ; n'est-ce pas la preuve que c'était trop insupportable, et que ma mémoire a préféré effacer ces événements douloureux pour ne plus trop souffrir ? On va dire que si.
_____Un peu comme Eric Zemmour, j'ai tendance à penser que tout peut être, d'une façon ou d'une autre – et à condition de chercher, et parfois très loin –, "révélateur de notre époque". Ainsi, ce patch, ce simple bout de truc imprégné de machin, tellement inintéressant que je ne prends même pas la peine de chercher les mots juste pour en parler, tellement peu important que j'arrive quand même à en parler pendant des phrases à rallonges, tellement inexistant que je prends quand même le temps d'en faire un article, ainsi ce simple patch me semble être symptomatique d'un des grands maux de notre époque. Oui, mes amis, ce simple patch est le signe absolu et parfait de notre peur de la mort. Oh, riez, riez, gaussez-vous, lecteurs indignes ! Ça ne m'empêchera pas d'aller encore plus loin, et d'accuser ce patch d'être responsable de l'euthanasie.
_____Bon, maintenant que j'ai accroché l'½il du lecteur avec du sang et des larmes (et un peu de cul, aussi : la fesse gauche de mon frère), comme on apprend à le faire dans toutes les bonnes écoles de journalisme, je vais pouvoir aller un peu plus loin (ce qu'on a souvent moins le temps d'apprendre dans ces mêmes écoles). On prend un carnet, et on note. Interrogation écrite à la fin du cours.
_____Reprenons donc : un patch a été inventé pour lutter contre la douleur d'une piqure dans la fesse. Quelle est l'idée (quoique, "idée", c'est un grand mot) derrière cette invention ? "La douleur, bouh c'est caca, il faut tout faire pour qu'elle existe plus, quitte à se coller des patchs grotesques sur la fesse gauche." C'est un tout petit peu extrême (j'aime les euphémismes). Autant je comprends qu'on cherche des solutions pour lutter contre la douleur d'un malade du sida en phase terminale, la douleur d'un grand brûlé, ou la douleur d'un type ayant perdu toute sa famille dans un accident d'avion – toutes douleurs pouvant rendre fou, pousser au suicide, ou autres trucs pas rigolos –, autant je suis même plus que favorable à ce que la recherche progresse dans ces domaines, autant je trouve grotesque de perdre du temps et de l'argent à développer des trucs qui annulent la douleur d'une piqure. Ça me fait un peu la même impression qu'un fabricant d'anti-moustiques qui proposerait à ses clients d'acheter un canon de 88mm : ça me fait doucement rire.
_____Mais ce n'est pas qu'une question d'exagération, ou de perte de temps. C'est plus grave : c'est le signe flagrant que notre société n'accepte plus la douleur, mettant le plaisir ou l'absence de déplaisir au-dessus de tout. "Ne souffrez plus, et vous serez heureux, braves gens !", nous clame-t-il, ce patch. "Tant que tu souffres, c'est que t'es vivant", répond le bon sens et l'humour foireux d'un de mes proches, qui lance cet aphorisme puissant à chaque fois que quelqu'un à côté de lui se prend une enclume sur la tête, un clou dans le pied ou une lettre de rupture sur le c½ur.
_____La souffrance fait partie de la vie. Et plus encore, elle fait partie de la mort ; la sienne, ou celle des autres. Chaque petite souffrance quotidienne est un aperçu de la souffrance ultime ; et c'est en apprenant à vivre avec ces petites souffrances qu'on se prépare à supporter celle, immense, de la mort. Faire disparaître la douleur – physique ou morale, on pourrait aussi parler des armées de psy qui se réveillent à chaque petit drame dans une école –, c'est préparer des générations incapables d'appréhender la mort. C'est ouvrir grand la porte à l'idée qu'il est préférable de quitter la vie dès que la douleur n'est plus gérable médicalement.
_____"Plutôt mourir que souffrir". Mourrez joyeux, sans souffrance, sans douleur, sans incertitude, sans approximation, sans surprise. Mourrez sans même avoir vécu, tout remplis de produits chimiques que vous étiez : pour mieux éviter l'insomnie, qui pourrait vous obliger à réfléchir à tout ça ; pour ne pas sentir que vous avec un corps, qui disparaîtra un jour ; pour éviter la maladie, qui vous renverrait directement votre mortalité à la figure. Et quand tous ces produits ne marcheront plus, allez voir votre médecin, qui vous injectera la dose mortelle et libératrice.
_____D'une piqure dans la fesse gauche.
_____Avec un patch anti-douleur...
Photo : "Cours à l'abri" par votre serviteur.
Été 67 en a parlé en musique, avec Les pilules.