_____J'entends d'ici certains d'entre vous s'exclamer, dubitatifs : « Quoi, Fik devient tolérant et accepte que sa chère langue française évolue, lui qui s'est toujours attaché à l'utiliser de la façon la plus classique et la plus académique possible ?! » Eh bien non, je ne deviens pas tolérant, et ne le deviendrai pas tant que la tolérance restera ce qu'elle est en ce moment, c'est-à-dire un mépris complet de l'autre et de ses choix. Mais je confirme : j'accepte que la langue évolue, et je le souhaite, même. Déjà parce que sans évolution, nous parlerions encore en tapant à grands coups de défense de mammouth sur un arbre creux ; mais surtout parce que le monde change, et qu'on ne peut se permettre de laisser la langue sur le quai. D'ailleurs, le Vatican ne travaille-t-il pas à inventer des mots latins pour des réalités nouvelles, comme l'Internet ? Bon exemple d'évolution dans la continuité : on garde la même langue, et on l'enrichit, au rythme des changements du monde. Je le répète donc une dernière fois : oui à l'évolution de la langue française, trois fois oui !
_____Mais par pitié, faisons-le intelligemment. Et calmement, sans aller plus vite que raisonnable. Or, nous sommes aujourd'hui à des lieues de cet idéal de raison et de calme. J'en veux pour preuve une magnifique publicité pour un concert de Yannick Noah au Stade de France (Ce sera bien la première fois qu'on verra un tennisman sur la pelouse du Stade de France, soit dit en passant...). Le texte de cette fantastique publicité est le suivant : « Yannick Noah ambiance le Stade de France ». À la lecture de ce texte, je n'ai pu retenir un ricanement sardonique autant que douloureux. Déjà parce qu'il est plus courant de lire « Machin-Truc enflamme telle ou telle salle » ; on sent que le pubeux – je n'ose pas, dans ce contexte, utiliser le nom dont ils se gargarisent entre eux : « Créatif » - n'a pas osé reprendre mot pour mot cette expression, et, à l'écoute de n'importe quelle chansonnette de Noah, on ne peut que lui donner raison : ça n'enflamme rien du tout, ça ne fait à la rigueur que chatouiller. Ou gratouiller, ça dépend. Donc le type a préféré parler plutôt d'une ambiance : « Vous allez voir, ça va être sympa, y'aura une bonne ambiance, on fumera des splits en secouant doucement la tête, ça va être festif et convivial ». Un bon point pour lui, donc.
_____Là où le bât blesse, c'est, tout d'abord, que le verbe « ambiancer » n'existe pas. Mais admettons que cette invention soit, justement, le résultat d'une évolution de la langue. Encore que : le verbe voulant dire la même chose existait déjà. À l'époque où j'ai appris à parler, on disait encore « mettre l'ambiance », et ça marchait très bien. Mais admettons. Non, le vrai problème, c'est qu'il y a quelques mois, quand j'ai entendu pour la première fois le verbe « ambiancer », il voulait dire, en gros – j'ai mis pas mal de temps à trouver quelqu'un pouvant me l'expliquer : ceux qui ne l'utilisaient pas ne le comprenaient pas, et ceux qui l'utilisaient étaient incapables de trouver des mots pour l'expliquer -, « agacer », « énerver ». « Tu m'ambiances » voulait donc dire « Tu m'énerves », « Tu m'agaces », « Tu m'embêtes », « Tu m'enquiquines », « Tu me fais chier », ou même « Tu commences à me casser les couilles ». On voit bien, à l'énoncé de cette série d'expressions toutes encore usitées (quoique j'aie un doute pour le verbe « enquiquiner ». J'ai bien une voisine qui l'utilise encore, mais j'ai bien peur qu'elle soit la dernière) qu'il était effectivement absolument nécessaire d'inventer un nouveau mot pour exprimer cette idée. Puis, normale et saine évolution, l'usage en est tombé en désuétude, et deux mois après l'invention du verbe « Ambiancer », arrivait le nouveau verbe « Engrainer », au sens plus ou moins absolument identique.
_____Que la langue évolue, je veux bien. Mais il serait quand même bien qu'elle le fasse de façon un peu plus posée. Histoire que tout le monde puisse encore se comprendre. Pardon, se « capter ».
_____Ah, on ne le dit plus, ça non plus ?
Photo : "Une mauvaise habitude française : couper des têtes" par votre serviteur.

