« L'histoire débute il y a bien longtemps, dans une campagne retirée de la Chine pas encore communiste, c'était le bon temps... Un sage vivait là, isolé du monde et de sa médiocrité. Il se consacrait à la méditation, la prière, le yoga et la cueillette des fraises qui poussaient dans son petit jardin. Sa vie n'était que bonheur et solitude. Il disait toujours : « pour vivre heureux, vivons seuls, Tchi-d-dan* !!!». Et les arbres, les oiseaux, les nuages, les sangliers et les punaises des bois acquiesçaient.
Sa renommée arriva un jour jusqu'au petit village de Fu-Dput, où vivait un jeune homme, un peu sot, qui s'appelait Tchang, comme tous les chinois. Tchang passait ses journées à dessiner dans le sable sans rien dire, l'air grave et serein à la fois. Certains de ses voisins disaient qu'il se prenait soit pour le Christ, soit pour Aristote, qui tous deux avaient l'habitude de dessiner dans le sable sans rien dire... Mais Tchang ne prêta jamais foi à ces dires, d'abord parce qu'il était sacrément radin, et également parce qu'il ne parlait jamais, par paresse, ou par ignorance, nul n'aurait pu le dire. Toujours est-il que, le jour où la renommée du sage arriva à Fu-Dput, les sages du village, qui n'étaient en fait que des imposteurs se faisant passer pour sages, parce qu'ils avaient une longue barbe blanche et que personne ne les aurait cru s'ils avaient tenté de se faire passer pour le Père Noël, les sages donc décidèrent d'envoyer Tchang voir ce fameux sage. Peut-être celui-ci pourrait-il éveiller le jeune homme à l'intelligence ? Et de toute façon, le village serait débarrassé de ce gêneur qui lui coûtait cher en nourriture.
Tchang s'en alla donc, et arriva plusieurs mois plus tard, sans que personne ne sut jamais par quel moyen, chez le vieux sage. Celui-ci, le voyant arriver, le prit pour un collègue : cette façon de dessiner dans le sable était celle d'un sage encore plus sage que lui, et il se mit donc au service de Tchang, qui continua à dessiner sans rien dire. Et le vieux sage s'acharnait à essayer de comprendre ce que voulait dire le maître, sans y parvenir. Mais il ne se décourageait pas, certain de parvenir un jour à percer l'énigme. Cela dura fort longtemps. Tchang était heureux, comme peut l'être un abruti profond tant qu'il y a à manger.
Puis ce fut le drame : un beau soir que Tchang dessinait dans le sable encore chaud, une vipère, dérangée dans sa sieste par le jeune homme, le mordit férocement au doigt. Tchang s'effondra sans un cri, ce qui tendrait à prouver qu'en fait il était muet... Le sage le trouva allongé par terre, dans la position où la mort l'avait trouvé : le bras tendu devant lui, le doigt au niveau des yeux. Alors, au lieu de regarder le doigt, le sage s'allongea à ses côté et, scrutant le ciel, chercha ce que son maître pouvait bien lui montrer... Il mourut plusieurs jours plus tard, sans avoir trouvé la réponse à ses questions.
Moralité : Quand l'imbécile montre son doigt, le sage regarde les étoiles »
* "Tchi-d-dan" est une interjection chinoise signifiant à peu près "bordel de merde"...

