« La politesse est mère de toute les vertus », a l'habitude, un rien énervante à la longue, de déclamer ma grand-mère. Je n'ose pas le dire devant elle, parce que bon, je risquerais de perdre ma (petite) part d'héritage, mais j'aurais pour ma part envie de dire que la politesse est également mère d'un vice, ce qui au passage contredit une autre phrase récurrente de ma grand-mère : « oisiveté est mère de tous les vices ». En effet, autant je peux concevoir que l'identité du père des vices varie d'un cas à l'autre (ce qui prouverait que l'oisiveté est sacrément dévergondée, et pas si oisive que ça, paradoxalement...), mais expliquez-moi comment un même vice pourrait avoir deux mères... Enfin, passons, là n'est pas la question, et d'ailleurs, il n'y a aucune question ici puisque je suis justement en train d'affirmer quelque chose. En effet, je dis, moi, que la politesse engendre souvent l'hypocrisie, ou en tout cas qu'une politesse mal placée se transforme rapidement en hypocrisie.
Où est la frontière entre politesse est hypocrisie ? Sommes-nous obligés de la franchir parfois, comme certaines des personnes à qui j'ai posé cette grande question me l'ont suggéré ?
Tout d'abord, laissez-moi vous narrer deux anecdotes, strictement authentiques, qui m'ont amené à m'interroger. La première prend place dans un hôtel-restaurant-bar où je travaillai quelques semaines pour renflouer un peu mon compte en banque, et également pour y pratiquer la langue locale (c'était à l'étranger). La fréquentation n'était pas extraordinaire, et nous n'avions cette semaine-là qu'un seul client, un vieux quelque peu agaçant à force de manies et d'exigences futiles. Mes deux camarades et moi tachions d'être fidèles au leitmotiv de l'hôtellerie : « le client est roi ». Celui-là en l'occurrence avait des velléités de monarque absolu. Enfin, le respect dû à une personne âgée s'ajoutant à celui dû au client, nous faisions notre possible pour le satisfaire en toute circonstance, mais il arrivait parfois que, de retour en cuisine, l'un de nous lâche un grand soupir exaspéré, avant de retourner lui servir a viande qu'il nous avait par trois fois demandé de cuire un peu plus parce que « saignant, en fait non, à point ce sera mieux... ». La semaine passe lentement, et arriva enfin à son terme. Le vieux monsieur prépara ses bagages et descendit régler la note et nous faire ses adieux. Ceux-ci furent déchirants : mes deux compagnes entreprirent de le conjurer de revenir tout en lui assurant qu'il leur manquerait beaucoup et que cette semaine resterait parmi les plus belles de leur vie, et je n'exagère qu'à peine. Connaissant la profonde antipathie qu'elles avaient pour lui, cela me parut légèrement déplacé, et je me contentai de le saluer d'un hochement de tête discret et d'un « hasta luego » guère convaincant.
Ma deuxième anecdote à pour cadre ma belle ville. Il y a de ça quelques temps, à une heure tardive de la nuit, je raccompagnai chez elle une amie, afin de lui épargner d'éventuelles mauvaises rencontres, qui étaient à cette époque toujours possibles, Sarkozy n'étant pas encore ministre de l'Intérieur, c'est vous dire si se promener la nuit pouvait être risqué. Devisant gaiement, nous arrivâmes à sa porte. Je m'apprêtais à lui souhaiter une bonne nuit quand un individu de type alcoolisé nous tomba presque littéralement dessus. « Oh là braves gens, ne savez-vous point où je pourrais trouver un After dans cette foutue ville ? », articula-t-il péniblement. Après lui avoir fait remarquer que ce n'était point là langage à tenir en présence d'une jeune fille, je lui répondis par la négative et le pris par les épaules afin de l'emmener faire du bruit plus loin pour qu'il ne trouble point le sommeil de ma chère amie. A ce moment précis, celle-ci eût l'idée géniale de faire l'after chez elle, à trois. Quelque peu dubitatif quand à l'idée d'inviter un inconnu chez soi à cette heure là dans le but de lui faire ingurgiter encore un peu plus d'alcool, j'acceptai cependant, plus pour ne pas laisser ce jeune homme seul avec elle que par réelle envie de partager avec lui un dernier verre. L'After dura jusqu'au petit matin. Pour ma part, je le passai à somnoler à moitié sur mon siège en faisant semblant de prêter attention à la conversation menée par les deux autres, conversation qui semblait passionnante. Enfin, notre hôte devant prendre un train, le jeune inconnu nous fit ses adieux et s'en alla attendre l'ouverture des bars. Sur le chemin de la gare, j'avouai avoir somnolé pendant la nuit et demandai quel avait été le sujet de la conversation. La réponse me surprit : « pas grand-chose d'intéressant, ce type était totalement vaniteux, et réellement ennuyeux ». Je n'osai alors faire remarquer qu'il lui aurait suffit de dire qu'elle allait se coucher pour se débarrasser de l'inconnu. Mais quand, au moment de monter dans son train, elle me remercia de l'avoir raccompagnée, et m'assura que j'étais pour beaucoup dans le succès de la soirée de la veille, j'avoue avoir eut un peu de mal à la croire.
Ainsi, il arrive que, par un excès de politesse, on en arrive à tomber dans l'hypocrisie la plus noire sans même s'en rendre compte. Cela ne serait pas trop grave si ça ne risquait pas de faire douter les autres des sentiments qu'on a pour eux. Prenons-y garde, ne péchons pas par excès de zèle, mieux vaut laisser entendre à ceux qu'on n'aime pas qu'on ne les aime pas que de faire douter ceux qu'on aime.