Je suis quelqu'un d'anormal. Je le vois bien : je n'ai pas les mêmes activités que les autres, pas les mêmes priorités, pas les mêmes envies. Il m'arrive bien plus souvent qu'à n'importe lequel de mes concitoyens de ressentir soudain un besoin irrépressible de m'en aller courir pieds nus de par les rues noires en chantant à la lune blonde ma joie de me sentir enfin vivant, de sentir chacun de mes membres parcourus des mille tressaillements que provoque à intervalle régulier la rencontre brusque du bitume et de la plante de mes pieds, de sentir mes poumons brûlants s'emplir et se vider de l'air tiède et odorant d'une nuit de juin où quelques éclairs de chaleur illuminent parfois l'horizon blafard. Le spectacle lent et silencieux d'un coucher de soleil sur la Manche, assis sur la dune, le visage caressé par les cheveux humides du vent où le goéland solitaire glisse sans un mouvement et sans autre bruit que le chuintement discret de ses plumes, pour disparaître lentement derrière un rocher alors que le bras lumineux d'un phare commence sa ronde rassurante, semblable au bâton du berger qui guide ses moutons vers la chaleur reposante d'une étable de montagne, tout cela me plait infiniment plus que ces films américains à effets spéciaux dont mes contemporains sont si friands. Je n'aime pas la foule, je n'écoute pas de techno, je ne porte aucun vêtement d'aucune marque connue, je ne considère pas Houellebecq comme le romancier génial que nos intellectuels nous avaient annoncé, je lis des bouquins traitant du bon usage du point-virgule dans la langue française, je déteste le Mc-Do, je sais que Marlboro s'écrit avec un « r » entre le « a » et le « l », je collectionne les chapeaux, je n'aime pas Razorlight ni The Plasticines, j'ai des bottes pointure 12 sur mon étagère, j'envoie parfois des lettres écrites avec un stylo sur du papier, j'ai vu Spinal Tap 43 fois, je suis fier d'être français, j'ai lu et apprécié La Montagne magique de Thomas Mann. Tout ça fait de moi quelqu'un d'anormal, n'essayez même pas de me dire le contraire, je ne vous croirais pas.
Mais il est une chose qui m'abaisse au niveau extrême de l'anormalité, qui exclut d'emblée tout espoir que je puisse un jour devenir quelqu'un de normal, qui me plonge fréquemment dans des gouffres de désespoir et des abîmes de détresse, qui fait de moi un paria, un exclu de la société, un moins que rien, J'ose à peine le dire tellement c'est incongru : je déteste le foot. J'ai pourtant tout essayé, je me suis forcé à aller voir des matchs dans des bars, chez des amis, je ne comprends pas comment on peut sincèrement être passionné par le spectacle de 11 abrutis courant après un ballon rond dans le but d'aller le lancer en tapant dedans - sans raison puisque le pauvre ne leur a rien fait - dans un filet tendu entre 3 bâtons, tout en empêchant les 11 idiots d'en face d'en faire autant. Personnellement, au bout de 10 minutes, je m'arrange pour aller commander une autre bière, aller aux toilettes, ou passer un coup de fil « urgent », n'importe quoi pour me soustraire discrètement aux attaques acharnées de l'ennui le plus profond, tout en priant silencieusement pour que l'équipe supportée par mon entourage perde. Car une victoire serait pour moi le signal d'une fin de soirée insupportable. En effet, le supporter est un animal bruyant, qui aime à manifester sa joie à grand renfort de klaxons, de cris de bêtes en rut et de slogans poétiques beuglés à pleins poumons afin que tout le monde en profite. Pour peu qu'on ne porte à la chose qu'un intérêt poli, la cacophonie qui en résulte est une incitation à fermer sa fenêtre pour les plus pacifiques ou les plus trouillards, un appel au meurtre pour les plus sanguins. J'ai pour ma part longtemps caressé l'idée, notamment suite aux derniers championnats du monde des handicapés du ballon rond, de me faire un T-shirt clamant noir sur blanc « Je hais le foot » et que j'aurais porté à chacune de ces grandes occasions, mais je n'ai jamais osé le faire, craignant pour ma vie. Car le supporter n'est plus vraiment un homme mais redevient le temps d'un match une bête féroce, prête à étriper son prochain s'il avait par hasard le front de ne pas soutenir la même équipe que lui. Ainsi l'autre soir, un supporter lambda, c'est à dire aussi con et bestial que n'importe quel supporter, m'aborde à la fin d'un match qui avait vu la victoire de son équipe et me demande, avec dans le regard cet air soupçonneux que devait avoir un agent de la Gestapo en abordant un manchot ayant rechigné à saluer réglementairement le passage d'un officier du Troisième Reich, « eh toi, me dit donc l'abruti primaire sus décrit, t'as pas l'air heureux, ça te plait pas qu'on ait gagné, tu supportais pas ton équipe ? ». J'ai hésité à lui répondre que je l'avais endurée sans pouvoir la supporter, mais je ne pense pas qu'il aurait compris...