Arrêtons-nous plutôt sur le grave problème que soulève cette simple phrase. Car oui, cette phrase, sous son apparente bonhomie et son évidente banalité, est symptomatique d'une plaie de notre époque moderne, j'ai nommé (enfin, pas encore, je veux dire que je VAIS nommer, juste là, maintenant, à l'instant, dans l'immédiat, alors bon s'il vous plait, je vous en prie...) l'exagération. Je m'explique, car je sens que certains ont déjà perdu le fil de ma pensée pourtant claire et lumineuse, je sais, c'est la même chose. Je profite de l'occasion qui m'est offerte pour saluer leur courage, à ceux-là qui ont déjà pris le temps de lire ce texte jusqu'ici : vous faites partie de l'élite de la nation, celle (l'élite, pas la nation) qui arrive à lire plus de trois phrases à la suite.
L'exagération, donc, je le disais avant d'être interrompu par une remarque rendue nécessaire par l'indigence (ça veut dire «médiocrité», mais j'avais déjà utilisé ce mot il y quelques lignes... Et puis ça fait moins populaire) intellectuelle de la majorité des abrutis qui composent le skyworld, l'exagération est donc un véritable fléau, la onzième plaie d'Égypte, le huitième péché capital, le quatrième mousquetaire, le sixième doigt de la main, le quarante-et-unième rugissant de ce monde. C'est ainsi qu'on ne peut plus se contenter de souhaiter que la nouvelle année soit bonne, mais au moins «très bonne» sous peine de passer pour un radin égocentrique ; qu'une jeune fille ne peut plus être charmante, mais «trop charmante, t'as vu» ; que le temps n'est plus que «superbement radieux» ou «horriblement pluvieux» ; qu'être "Very Important Person" ne suffit plus mais qu'il faut être "extra VIP" ; et que le «oui» simple et direct, dont un certain Christ, Jésus de son prénom, souhaitait il y a 2000 ans qu'il soit un «oui» au même titre que le «non» soit un «non» (ça passe mieux dans la version originale (cf. note), qu'on retrouve dans sa biographie la plus fiable, l'Évangile, une collaboration de messieurs Alfred Saint-Mathieu, Élie Saint-Marc, Jean-Claude Saint-Jean et Norbert Saint-Luc, avec l'aide du docteur Léon du Saint-Esprit, inventeur de l'opération du même nom).
Et si elle est dramatique, cette exagération, c'est qu'elle enlève aux mots le sens qu'ils ont naturellement : de la même façon qu'après s'être habitué à saler démesurément un plat, on le trouve fade lorsqu'on revient à des proportions plus justes, les mots paraissent sans saveur lorsqu'on leur retire leurs adjectifs.
Redécouvrons la vraie saveur des mots, ré-habituons-nous à chercher les nuances dans les mets eux-mêmes plutôt que dans les épices, retrouvons la beauté de la simplicité. Car la simplicité est bien plus belle que l'artifice où on la noie trop souvent. J'en veux pour preuve que le plus beau mot de la langue française s'accorde mal de ces adjectifs évoqués plus haut ; il s'agit du verbe aimer.
Essayez vous-même : dites à quelqu'un «je t'aime bien», «je t'aime beaucoup», voire «je t'adore», ou même «zyva jte kiffe sa mère» pour les plus poètes d'entre vous... Puis, à la même personne, dites «je t'aime».
Si vous osez ensuite m'affirmer que ce n'est pas beaucoup plus beau et infiniment plus puissant, c'est qu'on ne peut plus rien faire pour vous...
note : Que votre Oui-oui soit un Oui-oui et que votre Nono soit un petit robot, Jésus Christ à ses disciples...



