Le moment me semble venu d'enfin mettre certaines choses au clair. En effet, j'entends souvent des personnes de mon entourage plus ou moins proche m'accuser en ces termes : « oui, on aime bien ce que tu écris, mais bon, on trouve quand même que parfois bon, sans vouloir dire que non plus, mais un peu, enfin voilà, tu serais pas un peu orgueilleux ? », disent-ils, les cuistres (pardon, maman...). A leur décharge, je dois dire, pour ceux qui n'ont pas eu le courage de lire tous ces articles, que j'aime à exposer aux yeux de la foule esbaudie, en même temps que mon mépris pour le football, les imbéciles et les politiciens, une certaine fierté conquérante. Ce qui fait dire à certains, ceux qui me connaissent encore moins bien que mon entourage proche, que je me prends pour le centre du monde. Je n'irai pas jusque là. Mais il ne me coûte absolument pas de dire qu'en revanche mes proches ont tout à fait raison : à l'instar de (ce qui veut dire « comme », mais j'aime bien quand les gens du peuple ne comprennent pas ce que je dis) Noé, je suis persuadé de n'être pas né de la dernière pluie. Et là, je pose gratuitement la question à deux euros, ne me remerciez pas, ça me fait plaisir : qu'est-ce qui pourrait pousser n'importe quel abruti banal se sachant tel à exposer au monde entier ses écrits ?
Pour les plus endormis d'entre vous, la réponse est « rien », accompagné d'une moue dégoûtée parce que c'est vrai honnêtement que bon...
Je connais personnellement un génie. Quand je dis « génie », c'est que je pense « génie », vous savez mon attachement maladif au sens des mots. Un homme qui a réussi à rendre intelligible à 40 personnes une matière que certains nomment, dans le noir et à voix basse pour ne point risquer de finir sous forme de pendules se balançant lentement au vent du soir sous l'effet de la juste vindicte populaire, « linguistique », j'appelle ça un authentique génie. Cet homme là, donc, glissa un jour, entre une explication limpide d'un concept pour le moins fumeux et un éloge de La Femme, une petite phrase qui disparut dans l'air plus rapidement que la fumée d'une cigarette au beau milieu d'un ouragan, que presque personne ne notifia, et qui était pourtant un aveux bouleversant. En parlant de Corneille (je précise à l'attention des incultes qui traîneraient par hasard dans l'auditoire que Corneille est d'abord le nom d'un dramaturge, avant d'être celui d'un chanteur à la mode), cet homme, pour qui mon admiration n'est plus un secret maintenant que pour quelques demeurés profonds qui auraient par miracle réussit à me lire jusqu'ici, énonça la triste vérité suivante, que je cite maintenant avec révérence, ouvrez les guillemets, doucement, c'est fragile, des guillemets de génie : « C'est à cause de cet homme-là que je n'écris pas... », fermez les guillemets et vos gueules par la même occasion, j'ai pas fini. Ainsi cet homme (vous ai-je seulement dit que c'est un génie ?) n'a-t-il jamais oser écrire parce qu'avant lui un nommé Corneille avait eu l'aplomb de le faire. Certains appellent ça de l'humilité, je persiste quant à moi à trouver ça excessivement regrettable, pour lui, mais surtout pour nous.
Mais malgré tout je ne peux m'empêcher de comprendre cette attitude : de la même façon qu'il peut sembler, après avoir vu du Van Gogh ou du Manet, inutile de peindre encore ; de même qu'il peut sembler étrange d'oser s'atteler à la composition de quoi que se soit qui ressemble à de la musique après avoir écouté Wagner, Muse ou Children of Bodom ; de la même façon peut-il paraître un rien vain de vouloir apporter quelque chose de nouveau à la littérature après avoir lu Houellebecq (non, c'est un mauvais exemple), Corneille ou Giono. Et c'est là tout le paradoxe de l'artiste, j'en parlais pas plus tard qu'il y a quelques jours avec le père d'une amie, lui-même musicien (cette petite précision ne sert qu'à vous faire croire que j'ai régulièrement des discussions philosophiques) : soit l'artiste connais ses glorieux prédécesseurs, et ne peut alors que se reconnaître insignifiant par rapport à eux. Et se taire, museler son art. Ou bien il considère que son art est suffisamment élevé pour affiner encore ce que des siècles de génie ont patiemment construit avant nous. Chaque artiste se situe d'un côté ou de l'autre de cette barrière, il n'y a aucune alternative. Alors je le dis et le re-dis : oui, je suis orgueilleux, je suis fier de ce que j'écris, sinon je le jetterais aussitôt (et ça arrive bien plus fréquemment que vous le croyez). Peut-être le suis-je excessivement. Certains continueront à le croire, cela m'importe aussi peu que le résultat du match OM/PSG de la semaine dernière.
Quant à moi, je préfère croire cette phrase que j'ai eu l'immense bonheur de lire récemment sous la plume d'une fidèle lectrice et amie : « c'est parce que tu es humble que tu dis ça ! ». Croyez qui vous voulez...