Je suis un mec excessivement compliqué. Écrivant cela, je sais que je m'expose à une masse de commentaires ironiques de ceux de mes lecteurs qui me connaissent, c'est pourquoi je tiens à préciser que je ne viens pas de le découvrir. Je le sais depuis pas mal de temps déjà, mais je le re-découvre avec un effarement mêlé d'un peu d'angoisse à chaque fois que je re-parcours d'un ½il distrait un document Word qui me tient lieu de défouloir et où je jette, en vrac, les pensées torturées qui me tiennent lieu d'états d'âme. Le résultat : un long texte découpé en paragraphes de tailles inégales, dont chacun est un petit joyau, soit dit en toute modestie, que seule mon immense pudeur – qui m'incite généralement à enfiler un pantalon avant d'aller faire mes courses, par exemple – m'interdit de livrer aux yeux avides de mes lecteurs, et qui prouve également que je n'écris pas des phrases immenses que pour emmerder le monde, mais aussi quand je suis seul avec moi-même, contrairement à ce que certains se plaisent à insinuer sournoisement, insidieusement et dans ces pages (tiens, encore une, de 93 mots, sans même compter cette parenthèse qui, selon les codes de ponctuation en vigueur, est pourtant normalement comprise dans cette phrase, puisque aucun point n'est encore venu en marquer la fin, ce qui arrive maintenant).
C'est ainsi que certaines de mes propres incohérences me sautent régulièrement à la figure : il m'arrive par exemple de me demander pourquoi diable me destine-je à un métier public alors que mon besoin vital de solitude devrait normalement me pousser à envisager une carrière de naufragé sur une île déserte. J'ai entendu dire que Robinson cherche un remplaçant en ce moment, car il se sent un peu fatigué. Cette proposition est assez intéressante, mais l'obligation contractuelle de garder Vendredi comme compagnon me pose problème... Naufragé, je veux bien, mais encore me faut-il être naufragé solitaire. Ah, mon Dieu, où y a-t-il un place pour moi sur cette Terre ? Ah mon Dieu, y a-t-il une place pour moi sur cette Terre ? Pourquoi, me demande-je également, ne suis-je pas capable, malgré l'amour qui me submerge quand je pense à mes frères humains pris un par un, de les supporter quand ils sont plus de deux ? Pourquoi l'idée de partager quoi que se soit d'un peu personnel avec qui que se soit me répugne-t-elle tellement ? Pourquoi ne puis-je pas trouver deux chaussettes identiques dans mon placard ? Et pourquoi suis-je incapable de tenir une conversation de plus de 2 minutes même quand j'en meurs d'envie ?
Ainsi il y a quelques jours, à cette heure où la nuit fait tomber sur la ville son froid manteau, poussant les habitants à se réunir autour d'un verre pour se tenir chaud ; j'étais pour ma part assis à une table dehors, sur le trottoir devant un bar où j'ai mes habitudes. Je n'avais – une fois de plus – pas envie de me mêler à la foule des clients qui se tassaient à l'intérieur, et dont certains pourtant étaient des connaissances assez proches. Mais le bruit et l'odeur de tabac qui se répandaient jusque sur le trottoir ne m'encourageaient pas à travailler à développer mes relations sociales. Je ne développais donc rien d'autre que mes pensées, attendant qu'éventuellement quelqu'un, poussé dehors par un légitime besoin de respirer un peu d'air frais et pur, vienne s'asseoir à ma table. J'eus ainsi, grâce à cet habile subterfuge, le plaisir de pouvoir discuter sans hurler avec quelques-unes de ces connaissances, et ce fut bien sympathique. C'est alors que tu arrivas. Plongée dans la rédaction d'un SMS, tu étais sortie pour profiter d'une bouffée d'oxygène, et tu t'étais assise sur une chaise placée en face de moi. Étrange spectacle que nous devions offrir là, assis face à face, toi penchée sur ton portable, moi occupé à ne pas te regarder avec acharnement afin de ne pas te dire de choses à l'eau de rose, comme l'envie m'en effleura avec insistance. Puis tu rangeas ton portable, m'adressas un sourire, et laissas tes yeux se perdre dans le vague quelque part aux alentours de mon épaule droite. Cela ne dura peut-être que quelques secondes, mais, durant le laps de temps où le silence fut, je cherchai fébrilement quelque chose à dire dans le seul but de te retenir un peu et d'avoir enfin une bonne raison de te regarder dans les yeux. Et c'est là que je réalisai une fois de plus à quel point la plus banale des situations peut prendre pour moi des proportions pyramidesques : n'importe qui à ma place aurait lancé un quelconque « et sinon, ça va ? », ou « c'est dingue comme il fait doux, on croirait pas qu'on est en octobre », voire, pour les plus originaux, « c'est marrant, j'arrive pas à me faire à l'idée qu'on est déjà jeudi » ; et tu aurais répondu, sur le ton de celle qui sait répondre à une banalité par une banalité encore plus grande : « eh voui, c'est fou comme le temps passe, hein ? ». Et rien que ça, venant de toi, aurait valu pour moi toute Les Pensées du monde. Au lieu de ça, je tournai et retournai dans mon crâne des phrases impossibles, à la fin desquelles ni toi ni moi n'aurions pu dire de quoi il était question au début, l'entendement assommé sous un flot continu de calembours faciles, de litotes exacerbées, de métaphores plus filées qu'un journaliste dissident de droite par le KGB aux grandes heures de la Russie Soviétiques, de chiasmes conquérants et de zeugma doubles, voire triples, car oui, je me sentais prêt à tous les exploits pour avoir le droit de voir naître en tes yeux cette étincelle de surprise et de reconnaissance, semblable à celle que provoque chez le gourmand la vue d'un somptueux banquet ou chez l'imbécile profond la vue d'un ballon rond, et que j'avais déjà vue ce soir où, voulant te sauver des attaques répétées d'un benêt croisé dans la rue, je t'avais offert, en vrai gentilhomme, mon bras en même temps que ma protection. J'en étais à hésiter entre mettre un point simple ou des points de suspension à la fin de ma phrase (le point aurait montré que j'étais sûr de ce que j'avançais, mais aurait pu te laisser croire que je n'attendais pas de réponse ; le point de suspension, au contraire, aurait indiqué que j'attendais une réponse, mais m'aurait donné l'air indécis... Ah, le cruel dilemme !!!) quand tu te levas et t'en retournas à l'intérieur. Je gardai donc ma phrase pour moi et m'en allais vers chez moi, non sans avoir oublié de régler ma consommation de la soirée, ce qui ne m'arrive normalement jamais...
Ah non, vraiment, c'est pas simple d'être un mec compliqué...